Le Nouveau-Brunswick, cette province officiellement bilingue où le français résiste, se bat, et parfois, se cache. En foulant ses terres, j’ai entendu des échos qui m’ont ramené à mes années d’études au cinéma, devant les films de Michel Brault. Ce cinéaste québécois, avec son œil tendre et combatif, a su capter l’âme d’une communauté qui, comme la nôtre, a dû se battre pour exister.
Ses documentaires, Éloge du chiac (1969) et L’Acadie, l’Acadie?!? (1971), sont bien plus que des archives : ce sont des miroirs qui reflètent des combats que l’on partage avec les Acadien(ne)s. Chez Brault, la caméra devient complice. Elle s’attarde sur les visages des élèves d’une école française de Moncton qui, à la fin des années 1960, osent enfin lever la voix pour débattre de la langue qu’ils jugent bonne à parler.
Au Québec, une archive de Radio-Canada diffusée suite au récent décès du professeur de langue et auteur du Dictionnaire de la langue québécoise (1980), Léandre Bergeron, nous offre une ambiance similaire. Ces étudiants et étudiantes de l’université de Concordia débattent avec lui de la légitimité du « joual » comme langue québécoise. Ces images témoignent d’une « guerre du joual », cette affirmation bruyante et fière d’un français populaire qu’on appelait « parler régionaux » et qu’on associait qu’aux prolétaires.
Cousins, voisins, distincts
Le Parti acadien, fondé en 1972 dans la foulée du mouvement souverainiste québécois, rêvait d’une onzième province, détachée du Nouveau-Brunswick, où les Acadien(ne)s pourraient enfin décider de leur avenir. Ce rêve n’a pas abouti, mais il témoigne d’une même soif d’autonomie, d’une même volonté de maîtriser son destin comme l’a mis en œuvre le Québec, quelques années plus tard.
Au Québec, Michel Tremblay a fait du joual une langue de théâtre, une langue de résistance. En Acadie, le chiac a fait de même. Ce mélange unique de français, d’anglais et de vieux français, ce parler chantant et rebelle, est devenu le symbole d’une identité qui refuse de s’effacer. Comme la « langue québécoise », le chiac a été dévalorisé, moqué, avant d’être célébré par des artistes comme Lisa LeBlanc, les Hay Babies et Édith Butler en musique ou encore France Daigle ou Antonine Maillet en Iittérature. Aujourd’hui, le chiac s’exporte, se modernise, séduit même au-delà des frontières.
Pourtant, cette valorisation de la part du public québécois masque les insécurités qui persistent au Nouveau-Brunswick. Derrière la musique et les mots, la réalité est moins radieuse. La province où 40 % de la population parle français à la fin des années soixante, dégringole sous les 30% plus d’un demi-siècle plus tard. À l’assemblée seul 11 % des débats se déroulent en français. « Une langue peut disparaître, soyons vigilants » a même prévenu la commissaire aux langues officielles de la province, Shirley MacLean, après le dépôt de son rapport annuel en assemblée. Cet avertissement résonne et nous concerne tous, Québécois(es) comme Acadien(ne)s.
Pour les Acadien(ne)s, comme pour nous, la langue n’est pas qu’un outil de communication. C’est le cœur de notre identité, le lien qui nous unit à nos ancêtres, à notre histoire. L’Acadie nous rappelle que la lutte pour le français ne se gagne jamais définitivement. Elle se renouvelle chaque jour, dans chaque classe, chaque famille, chaque chanson. Je m’identifie à cette Acadie qui résiste. Parce que nos combats sont les mêmes. Parce que nos victoires, nos défaites et nos espoirs sont liés, pour le meilleur et pour le pire.