En Suède, des salles d’entraînement et des clubs de combat deviennent les nouveaux terrains d’expérimentation de l’idéologie néofasciste. Sous le couvert du dépassement physique et de la fraternité masculine, les Active Clubs attirent des adolescents de plus en plus jeunes qui sont exposés à une mentalité fondée sur la virilité, la hiérarchie raciale et la préparation au combat.
« Ils proposent quelque chose d’attrayant, même si l’on n’est pas déjà extrémiste », explique le chercheur au magazine antiraciste suédois Expo, Jonathan Leman. Les entraînements et la souffrance physique partagée deviennent un langage commun qui ancre ces convictions dans le corps plus efficacement qu’un prospectus ou qu’une rencontre, dit-il.
La jeunesse attirée par le néofascisme
Le modèle séduit notamment les adolescents. « On voit désormais des garçons nés entre 2005 et 2010 qui trempent un orteil dans cet environnement, parfois dès 12 ou 13 ans », constate M. Leman. Il ajoute que ces clubs fonctionnent comme une porte d’entrée vers une radicalisation progressive, où la culture du dépassement de soi masque une formation politique beaucoup plus structurée qu’elle n’y paraît.
La Suède a été l’un des premiers pays européens où de tels réseaux se sont développés. Dès 2020, d’anciens membres du Mouvement de résistance nordique (NRM), une organisation néonazie, ont commencé à fonder leurs propres organisations, inspirées par le suprémaciste blanc américain Rob Rundo, créateur des Active Clubs aux États-Unis.
Rapidement, le concept a franchi les frontières : des groupes locaux ont émergé en Amérique du Nord, en Europe et en Australie, mêlant sport de combat, musculation et esprit de fraternité masculine. Elles se présentent comme des espaces de camaraderie et d’accomplissement personnel pour de jeunes hommes, en marge des structures politiques traditionnelles.
Le sport comme arme idéologique
Selon le coordonnateur de l’organisation anti-discrimination Agera, Lars Stiernelöf, l’attrait du mouvement réside dans sa simplicité d’accès. « Tu n’as pas besoin d’aller à plusieurs réunions idéologiques : tu viens t’entraîner, et tu es admis dans le club », explique-t-il.
Le chercheur de l’UQAM Frédérick Nadeau et celui de l’UQO, Tristan Boursier analysent, dans Active Clubs : le corps comme champ de bataille de l’extrême droite, la manière dont le culte du corps devient un outil de diffusion pour le nationalisme blanc. « À travers une rhétorique du bien-être et une esthétique empruntée au fitness, les Active Clubs transforment le fascisme en mode de vie désirable », résument-ils.
Un mouvement décentralisé
Contrairement au NRM, plus hiérarchisé, les Active Clubs fonctionnent en réseau de petits groupes autonomes sans gouvernance officielle. « C’est une sorte de mouvement sans chef, plus proche d’un gang de rue extrémiste », explique M. Leman. Il précise que certains vétérans, c’est-à-dire des militants d’extrême droite actifs depuis plusieurs années dans des organisations dissoutes ou marginalisées, exercent depuis 2020 une forte influence sur ces cercles. Grâce à leur expérience militante et à leurs contacts transnationaux, ces figures sont perçues comme des acteurs capables d’assurer une continuité idéologique et tactique, orientant les nouveaux membres vers des actions plus coordonnées. C’est dans ce contexte que certaines cellules ont organisé des attaques violentes, comme celle de Stockholm, durant laquelle les agresseurs ont effectué un salut hitlérien face aux caméras, rappelle-t-il.
Le magazine Expo spécialisé dans le journalisme d'investigation sur l'extrême droite décrit un milieu néofasciste « accélérationniste », c’est‑à‑dire une mouvance qui cherche à précipiter l’effondrement de la société libérale et multiculturelle en attisant délibérément les tensions et la violence, qu’elle conçoit comme le prélude nécessaire à une future confrontation raciale. Ce courant valorise la violence et la préparation physique comme anticipation d’une telle guerre raciale, et y érige la virilité blanche en norme absolue. « C’est sans doute la scène la plus “blanche” de l’extrême droite suédoise, très centrée sur le pouvoir de l’homme blanc », ajoute M. Stiernelöf, qui insiste aussi sur la dimension antiféministe et anti‑LGBTQ de ce discours.
Des signaux à ne pas ignorer
M. Stiernelöf souligne que le phénomène reste numériquement restreint, avec quelques groupes actifs et une base fluctuante de jeunes hommes. « Beaucoup viennent à une ou deux séances et disparaissent ; une convocation à l’école ou un contact avec la police suffit souvent à les faire partir », note M. Stiernelöf.
Le Canada n’échappe pas à ce phénomène. À Welland, en Ontario, la salle de sport Niagara BJJ a été brièvement infiltrée par des membres d’un Active Club. Une découverte qui a profondément surpris son propriétaire, Kevin Hans. « J’ai été choqué quand je l’ai appris. L’idée que des gens utilisent l’espace pour propager de la haine, alors qu’on y vient pour s’entraider, m’a franchement bouleversé », confie-t-il à L’Apostrophe. Il défend sa salle comme un lieu ouvert et pluraliste, où « toutes sortes de gens sont bienvenus » et où « quelqu’un qui tient des propos racistes se fera probablement sortir ».
Pour le coordonnateur de l’organisation anti-discrimination Agera, la solution doit venir d’une vigilance accrue des écoles, du personnel en travail social et des clubs sportifs. « Il ne faut pas avoir peur d’intervenir tôt, avant que la radicalisation ne s’enracine », affirme M. Stiernelöf.