Depuis les manifestations massives du 28 décembre 2025 et la répression sanglante qui a suivi, l’Iran est plongé dans une tempête politique et sociale sans précédent. Bien avant le début de la guerre et la mort de l’ayatollah Ali Khamenei, le régime s’est acharné à étouffer tout élan d’un nouveau soulèvement national.
Si le mouvement « Femme, Vie et Liberté » de 2022 fut symbolisé par le titre pop Baraye de Shervin Hajipour, le chargé de cours à l’UQAM et spécialiste en culture populaire iranienne, Siavash Rokni, estime toutefois qu’en Iran, le rap foisonne, bien plus que les autres styles musicaux. Le rap se démarque par sa polyvalence, son coût de production et son essence, qui lui permet de « mieux connecter avec la majorité de la population, surtout la majorité jeune. » Puisque « les rappeurs n'ont pas besoin […] d'une place sonorisée », ils peuvent créer discrètement.
Les artistes contre l’État
Cet art est devenu le théâtre d’une guerre d’influence entre les artistes et l’État. Selon Siavash Rokni, en 2025, le régime « a mis en place un projet de réappropriation culturelle du rap ». À l’aide de procédés coercitifs, le régime a tenté de promouvoir « une image du bon rap ». Via des intermédiaires, l’État approchait les artistes populaires emprisonnés pour leur proposer de « changer […] leur discours » en échange de leur libération.
Siavash Rokni explique que l'ambiguïté de la langue perse, dénuée de pronom personnel, permet aux rappeurs de braver la censure en pratiquant un « rap littéraire », constitué de poésie riche, qui permet de critiquer le système à travers des créations métaphoriques. Il va jusqu’à parler de « rap qui raconte une histoire sci-fi » dystopique.
Le virtuose du santour, Amir Amiri, résonne avec cette pratique, lui qui dit avoir créé son prochain album en vertu des « mondes émergents ». Il conçoit la création sonore comme la « nourriture de l’âme », indissociable de la « compréhension de sa culture » et indispensable à l’affranchissement d’un peuple.
L’exilé iranien, qui se produit aujourd’hui à Montréal, partage l’utopie de la jeunesse iranienne: « Le monde que j’imagine dans le futur est un monde où il n’y a pas de frontières, où chacun a assez de place pour réfléchir et créer comme il veut. » Il espère qu’après l’instabilité, « [la musique] deviendra un outil où les gens peuvent échanger, où ils peuvent s’apprécier et se comprendre eux-mêmes et ensemble ».
Rokni est catégorique : « [Les artistes] seront poussés à créer du rap engagé pour rester cohérent dans la communauté, mais nous devrons attendre […], parce qu’en ce moment, on est en deuil et on est en choc. »