Sédition

Le Quartier chinois : entre solidarité et tensions

Morgane Cardin
Léa Lemieux
December 2, 2024

Immeubles délabrés, camps de fortune, présence policière soutenue et peur généralisée : voilà certains constats qui peuvent être faits en sillonnant le Quartier chinois. Pourtant, le quartier patrimonial n’est que le reflet d’un problème plus large de cohabitation difficile entre diverses communautés de la métropole.

Le Páifang ouest, une des portes d’entrée du Quartier chinois


Originaire de Trinidad-et-Tobago, Tony est en situation d’itinérance depuis quelques mois et fréquente principalement le Quartier chinois.

Tony, sorti de prison en décembre dernier, fait usage des ressources sociales des organismes communautaires situés dans l'arrondissement


« J’ai accès à une aide alimentaire ici et je suis un habitué de la Old Mission Brewery (OBM) », dit Tony. La Old Mission Brewery est un organisme d’aide aux sans-abris qui offre du soutien psychosocial, des programmes de prévention et des initiatives de relogement.

La Old Mission Brewery est située à quelques minutes de marche du Páifang nord

Pour Mei Chiu, coordonnatrice de la Table ronde du Quartier chinois, les communautés du Quartier chinois ont davantage en commun qu’elles le pensent. Elle souligne par exemple que la clientèle de l’organisme Résiste à la rue, qui distribue jusqu’à 150 repas gratuits chaque dimanche dans le quartier, est plus diversifiée que prévu.

Mei Chiu est impliquée au sein de la communauté chinoise montréalaise depuis près de 30 ans.


« J’ai vu la file. Il y avait beaucoup d’aînés chinois, de jeunes étudiants, de demandeurs d’asile. L’insécurité alimentaire, c’est un enjeu qui ne touche pas seulement les personnes itinérantes. Ça touche tout le monde. »

Mme Chiu milite pour qu’un élan de solidarité et de collaboration se crée entre les diverses communautés du quartier. Elle souhaite qu’elles atteignent leurs objectifs communs, comme l’accès au logement, la sécurité physique et alimentaire, puis la revitalisation du quartier.

Quant à Tony, il préfère rester dans le Quartier chinois. L'idée d’aller ailleurs l’apeure, puisqu’il pourrait se retrouver dans une situation plus compliquée, sans support quelconque.


Il semble exister un sentiment de solidarité entre les personnes itinérantes du quartier, même si elles sont souvent en danger. D’après Tony, il arrive que la communauté itinérante du quartier se fasse frapper ou qu’on lui vole des vêtements et de la nourriture.

Jean-Michel, un habitué du quartier depuis plus de 15 ans, affirme être dans une situation similaire. « Ce n’est pas comme si j’allais trouver mieux ailleurs… J’ai des amis ici », lance-t-il avant de s’allumer une cigarette.


Andong Wang, artiste peintre et dessinateur depuis ses 16 ans, est aussi un habitué du secteur. Il a quitté la Chine pour étudier la gravure à la Faculté des beaux-arts de l’Université Concordia et s’est ensuite installé à Montréal.

Le studio d’art et le logement d’Andong Wang sont situés dans le quartier sur la rue De La Gauchetière Ouest depuis près de dix ans.


Le résident du quartier affirme avoir été témoin de situations d’indécence ou de présence parfois dérangeante. Il souhaite que la Ville de Montréal installe des toilettes publiques pour éviter ce genre de tracas.

Pour l’artiste, la sécurité des passants sur sa rue est souvent mise à risque. « Pas pour moi, par contre. Je suis fort ! », lance-t-il à la blague.



Le comportement de certains groupes du quartier face aux enjeux de cohabitation désole Mei Chiu : « Les personnes logées sont tannées d’avoir des personnes en situation d’itinérance devant leur porte. Ils font des plaintes. Les gens sont très émotifs, ils s’en fichent des solutions, ils ne veulent que dénoncer. »

« Depuis un an et demi, on observe une tentative de “corvée sociale” du Quartier chinois », explique Mei Chiu.



« L’enjeu de la cohabitation est une crise tellement répandue. Ce n'est pas juste dans le Quartier chinois », affirme Mme Chiu.

Les Habitations du centre-ville est un organisme sans but lucratif d’habitation situé dans le Quartier chinois. Ce type de logement social offre des appartements abordables à une population vulnérable.


À quelques pas du studio d’art d’Andong Wang se dresse la plus ancienne manufacture du quartier. Cet immeuble, classé bien patrimonial en juillet 2023, est exploité depuis les années soixante par l’entreprise Nouilles Wing, le principal fabricant de produits alimentaires orientaux au Québec.

La gentrification du quartier et la vieillesse des installations ont poussé la famille Lee à relocaliser leur usine.


Le bâtiment a été vendu en 2021 à des investisseurs non-chinois, ce que Mei Chiu déplore. Elle aimerait que la Ville de Montréal aide financièrement la communauté du Quartier chinois à acquérir l’immeuble Wing Noodles afin que le patrimoine chinois montréalais reste entre leurs mains.