Depuis le référendum de décembre 2019, la population de Bougainville, une île située au nord des Îles Salomon, a voté massivement pour l’indépendance. Le territoire est entré dans une phase de consultations formelles avec la Papouasie-Nouvelle-Guinée. Ce scrutin ouvre une séquence institutionnelle dont l’issue reste à déterminer.
Signé en 2001, le Bougainville Peace Agreement (BPA) constitue le cadre juridique central du processus politique de paix durable. Conclu après près d’une décennie de conflit armé, et plus particulièrement de guerre civile, « l’accord prévoit la création d’une autonomie élargie, un processus de désarmement progressif et la tenue différée d’un référendum sur le statut politique du territoire », résume Stewart Firth, chercheur au Département des affaires du Pacifique de l’Université nationale australienne (ANU). Il établit également que le résultat de ce scrutin serait soumis à des consultations avec le gouvernement national en plus d’être non contraignant, c’est-à-dire qu’il n’oblige pas légalement le gouvernement à appliquer la décision.
Le conflit à l’origine de cet accord s’est déroulé de 1988 et 1998. Les populations locales dénonçaient la pollution causée par l’exploitation minière et la faible part des revenus miniers qui leur était versée à la suite des tensions autour de la mine de Panguna. Le conflit a causé près de 20 000 morts, totalisant 10% de la population de Bougainville à l’époque, en plus d’un retrait partiel des services étatiques sur l’île. Selon Stewart Firth, « ce qui surprend d’abord les observateurs et observatrices est la montée d’un mouvement sécessionniste fortement teinté de nationalisme dans un pays généralement perçu comme dominé par des logiques locales et claniques ». Il rappelle que la crise a longtemps été interprétée à Port Moresby, la capitale de la Papouasie-Nouvelle-Guinée, et dans certains milieux académiques comme un phénomène essentiellement criminel ou localisé.
Un mouvement social structuré par la société locale
La paix n’a pas seulement été négociée par des élites politiques ou militaires, mais aussi par un vaste tissu communautaire, rapporte Thiago Cintra Opperman, anthropologue et chercheur spécialiste de Bougainville. Ses travaux décrivent l’implication d’autorités coutumières, d’organisations religieuses et de réseaux civils dans les processus de réconciliation engagés après la signature de l’accord. Il met en lumière le rôle central joué par les femmes dans ces processus de réconciliation. L’émergence d’une forme de « féminisme néo-traditionaliste » reconfigure des éléments de la tradition, notamment la matrilinéarité, comme fondement de discours axés sur la paix et les réformes sociales.
Les résultats officiels du référendum de 2019 indiquent que 97,7 % des suffrages exprimés se sont portés pour l’indépendance, selon Stewart Firth. Il observe que le bulletin incluait aussi une option de « plus grande autonomie, alors que Bougainville disposait déjà d’un statut autonome au sein de la Papouasie-Nouvelle-Guinée ».
Une phase post-référendaire encore ouverte
L’accord de paix de 2001 prévoit que le résultat du référendum fasse l’objet de consultations entre les autorités de Bougainville et celles de Papouasie-Nouvelle-Guinée. L’anthropologue Thiago Cintra Opperman relève que « l’accord fournissait relativement peu de mécanismes précis pour gérer la phase post-référendaire ».
Ses analyses indiquent que Bougainville demeure structurellement intégrée à l’économie papouane-néo-guinéenne. « Parmi les enjeux techniques recensés figurent la capacité administrative, la soutenabilité budgétaire et la mise en place d’institutions étatiques complètes », témoigne-t-il.
À l’échelle régionale, le dossier est suivi par des pays tels que l’Australie et la Chine dans un contexte de recomposition stratégique dans le Pacifique. Comme le résume Stewart Firth, « chaque année supplémentaire écoulée depuis l’accord de paix a aussi été, pour les acteurs pro-indépendance, une année d’organisation et de consolidation politique ».