Alors que le gouvernement chinois continue de censurer les producteurs et productrices de Danmei, le genre littéraire le plus populaire chez les femmes en Chine, la communauté se serre les coudes pour venir en aide aux auteurs et autrices arrêtés et emprisonnés.
Les romans Danmei, inspirés des Boy's Love taïwanais et japonais, sont apparus en Chine dans les années 1990. Ils racontent l'histoire d'amour entre deux hommes et incluent souvent des scènes érotiques explicites. Ce genre littéraire se retrouve principalement sur internet, où de nombreuses plateformes diffusent des créations de fanfiction. Majoritairement lus et écrits par des femmes âgées de 20 à 50 ans, ces récits sont parmi les plus lus en Chine et représentent, pour la communauté LGBTQ+ du pays, l'une des seules options de contenu mettant en scène des relations homosexuelles.
Une passion à haut risque
Ce genre littéraire a également attiré l'attention des autorités chinoises, qui perçoivent les histoires érotiques homosexuelles comme indécentes. « En Chine, les questions de sexualité, de genre et de femmes sont taboues. Le gouvernement les perçoit comme des éléments instables, et tout ce qui menace l'ordre établi est considéré comme un danger potentiel », affirme la professeure associée d'études est-asiatiques de l'Université Bucknell, Xi Tian.
Depuis 2014, des milliers d'œuvres Danmei ont été retirées du Web et des centaines d'auteurs et d'autrices ont été arrêtées, dont Liu, qui a été condamnée à dix ans de prison, une peine plus sévère que pour une agression sexuelle.
Pour éviter les réprimandes du gouvernement, les adaptations d'histoires Danmei contournent souvent la censure imposée en transformant les personnages en un couple hétérosexuel ou en présentant la relation entre les héros masculins comme une amitié intense où se tenir la main est leur seul contact physique.
Un véritable phénomène
Autrefois considéré comme un plaisir coupable et privé, le Danmei est graduellement devenu un phénomène international. Sa popularité a engendré la production d'adaptations en dessins animés, en jeux vidéo, en récits audio et en séries télévisées, le tout traduit en plusieurs langues.
Dans la sphère anglophone, les Danmei les plus populaires mettent en scène un monde chinois alternatif. « C'est une sorte d'hybride entre le style fantastique chinois et les jolies histoires romantiques », explique le doctorant en médias asiatiques de l'Université Manchester, Liang Ge. Selon lui, ces aspects du Danmei expliquent sa récente popularité.
Une communauté résiliente
Ces restrictions affectent aussi les doctorants et chercheurs en études des médias asiatiques. Dans les revues académiques rédigées en Chine, l'utilisation du mot-clé « Danmei » est interdite, de même que pour « féminisme ». Les chercheurs doivent donc opter pour des synonymes. « J'ai déjà eu des ennuis par le passé, car la police avait lu mes messages textes sur le Danmei. En Chine continentale, les règles concernant le Danmei sont généralement floues, mais en parler peut vous mettre dans le pétrin », raconte une chercheuse chinoise qui, pour cette raison, désire rester anonyme.
Malgré les embûches, la communauté continue de produire, écrire et lire ce genre de romans. « Je constate un soutien mutuel. Les auteurs et autrices disent qu'ils continueront à écrire des Danmei, car ça reflète leurs désirs internes. Les lecteurs et lectrices aussi manifestent un soutien indéfectible », témoigne Liang Ge. Certain(e)s versent d'ailleurs des dons pour aider leurs écrivains et écrivaines préféré(e)s afin de subvenir à leurs besoins, puisque leur revenu reste instable.
- Avril 2014 : une campagne du gouvernement chinois cible le contenu explicite sur le Web et engendre le retrait de milliers de productions Danmei.
- 2015 : une vingtaine d'autrices de Danmei sont arrêtées.
- 2018 : Liu, au pseudonyme de Tianyi, est condamnée à dix ans de prison pour violation des lois sur l'obscénité.
- 2020 : Yuan Yimei, au pseudonyme de Mo Xiang Tong Xiu, la créatrice de Grandmaster of Demonic Cultivation, qui fut adaptée en série intitulée The Untamed visionnée plus de 7 milliards de fois, a été condamnée à trois ans de prison.
- 2024 : une douzaine d'auteurs et autrices qui publiaient leur contenu Danmei sur la plateforme taïwanaise Haitang Literature City ont été arrêtés.
- 2025 : des dizaines d'autres ont été interrogés, arrêtés et inculpés pour avoir produit et diffusé du contenu obscène. Ils ont été forcés de supprimer leur contenu, cesser leurs activités ou conserver seulement le contenu approprié.