Pour plusieurs artistes d’origine palestinienne, la pratique dépasse la création artistique. Depuis qu’Israël commet un génocide à Gaza, ce qu’a conclu une commission d’enquête de l’Organisation des Nations unies (ONU) et plusieurs organismes de défense des droits fondamentaux, l’art est devenu symbole de mémoire, de visibilité et de survie. Trois artistes d’origine palestinienne partagent leur réalité à l’Apostrophe.
Ahmed Saleh, un jeune poète originaire de Gaza, a quitté le territoire en 2023 après la destruction de sa maison familiale. Installé en Europe depuis l’été 2023, il décrit son art comme une « pratique cognitive » plutôt qu'un choix artistique.
« J’écris autant que ma mémoire peut absorber la douleur. Sur l’exil, l’identité, la géographie, l’occupation, la mémoire et beaucoup d’amour pour affronter l’extinction et l’effacement », confie-t-il.
Selon Ahmed, le changement observé depuis le 7 octobre 2023 n’est pas un changement de goût esthétique, mais plutôt « un changement dans la politique de la visibilité au sein des espaces publics et culturels occidentaux arabes ». Il affirme avoir appris l’annulation d’un programme culturel pour artistes exilés qui organisait un évènement auquel il devait prendre part à Berlin. Le centre culturel ACUD, qui accueillait le programme, a dit craindre « un acte de censure politique de la part du ministère allemand des Affaires étrangères » dans un communiqué.
« Transformer une soirée de lecture de poésie en accusation d’antisémitisme est un mécanisme d’effacement systématique, et cela explique tout », dit Ahmed. Selon lui, écrire revient à construire une mémoire qui ne pourra être effacée. « Je veux que mon avenir dispose d’archives souveraines comme alternative à tout ce qui a été par la machine du génocide », exprime-t-il.
« Ils voulaient Dalia l’artiste canadienne »
Dalia Elcharbini, artiste multidisciplinaire palestino-canadienne, décrit son art comme une forme de « storytelling ». Si ses œuvres antérieures n’étaient pas explicitement centrées sur la Palestine, elle explique qu’aujourd’hui, beaucoup de ses œuvres dépeignent les évènements du génocide. « Les gens regardent mon travail dans un sens plus politique maintenant », constate-t-elle.
Elle raconte un épisode marquant datant de 2024. Une maison de vente aux enchères à New York aurait accepté l'une de ses toiles, à condition que Dalia soit identifiée comme artiste canadienne, sans mentionner ses origines palestiniennes. « Ils voulaient Dalia, l’artiste canadienne, et non l’artiste palestinienne canadienne », dit-elle. « J’étais choquée, déçue, pour moi, c’est mon identité, et je ne veux pas que quelqu’un m’achète ma pièce sans savoir que je suis palestinienne », explique Dalia. Après avoir refusé de vendre son œuvre, Elcharbani décide de cofonder Falasteen360, un espace destiné à soutenir les artistes pro-palestiniens.
Au-delà des enjeux professionnels, Dalia décrit les dernières années comme émotionnellement éprouvantes. « Depuis 2023, j’ai l’impression d’être dans un coma de trauma et de lutte ». Elle estime que sa pratique artistique a désormais une portée plus large. « Je pense que maintenant, c’est devenu un devoir d’utiliser mon art et d’assurer l’identité palestinienne », déclare-t-elle.
Une mémoire brodée dans la porcelaine
Installée au Canada depuis la fin des années 1980, Najat El-Taji El-Khairy choisit la peinture sur porcelaine. Son travail s’inspire directement du tatreez, la broderie traditionnelle palestinienne, un art ancestral. Chaque motif porte une signification précise. « J’ai commencé cela, car j’ai vu que les mensonges étaient de trop sur les médias, alors il fallait reprendre notre culture, notre héritage, notre histoire », affirme-t-elle. Dans la tradition palestinienne, une robe brodée ne relève pas uniquement de l’esthétique, elle raconte aussi une origine. Chaque motif relate l’histoire d’un village, d’une région, d’une identité. « Une robe palestinienne dit d’où vient celle qui la porte », explique Najat.
En transposant ces motifs sur la porcelaine, un matériau plus durable, elle cherche à préserver ce patrimoine. Pour l’artiste, il ne s’agit pas seulement de créer, mais de transmettre. Son art devient ainsi une forme d’archive culturelle destinée aux générations qui n’ont pas eu l’occasion de connaître sa réalité. « Les tableaux où j’ai brodé des branches d’olivier et plusieurs symboles, je veux les répéter, montrer la vie qu’il y a eu avant 1948 ». Elle décrit son travail comme une manière de s’inscrire dans la continuité et de rappeler que la présence palestinienne a existé, qu’elle perdure et qu’elle continuera d’exister.
Pour Najat, Dalia et Ahmed, l’art n’est pas une question d’esthétique, mais un acte de résistance. Face aux pressions et aux tentatives d’effacement, leurs œuvres servent d’archives vivantes. Ils s’assurent que l’identité palestinienne et leur héritage restent visibles et documentés.